La donation de son vivant d’une maison avec usufruit est une stratégie patrimoniale permettant de transmettre la nue-propriété d’un bien immobilier à ses enfants tout en conservant le droit d’y habiter ou d’en percevoir les loyers jusqu’à son décès. Cette technique de démembrement de propriété divise le bien entre l’usufruitier (celui qui garde l’usage) et le nu-propriétaire (celui qui reçoit la nue-propriété). L’opération nécessite obligatoirement un acte notarié et génère des droits de donation calculés uniquement sur la valeur de la nue-propriété transmise, déterminée selon un barème fiscal basé sur l’âge de l’usufruitier.
Ce que vous allez comprendre dans cet article :
- Le mécanisme exact de la donation avec réserve d’usufruit
- Les démarches obligatoires (notaire, publicité foncière, fiscalité)
- Le calcul précis des droits de donation selon le barème fiscal
- Qui paie quoi entre usufruitier et nu-propriétaire
- Comment vendre un bien démembré et ce qui se passe au décès
Comment fonctionne la donation avec réserve d’usufruit d’une maison
La donation nue-propriété consiste à transmettre uniquement la nue-propriété d’une maison à un bénéficiaire, généralement vos enfants, tout en conservant l’usufruit. Ce mécanisme juridique s’appelle le démembrement de propriété : la pleine propriété est scindée en deux droits distincts.
L’usufruitier conserve trois prérogatives essentielles : le droit d’habiter le bien (usus), le droit d’en percevoir les fruits comme les loyers (fructus), et le droit d’en jouir librement. Le nu-propriétaire, quant à lui, détient la « carcasse » du bien sans pouvoir l’utiliser ni en tirer profit tant que l’usufruit n’est pas éteint.
Cette technique patrimoniale présente un double avantage. D’abord, vous anticipez votre succession en transmettant dès maintenant une partie de votre patrimoine, tout en continuant à vivre dans votre maison ou à en percevoir les revenus locatifs. Ensuite, vous bénéficiez d’une fiscalité allégée puisque les droits de donation sont calculés uniquement sur la valeur de la nue-propriété, qui représente une fraction de la valeur totale du bien.
Au décès de l’usufruitier, l’usufruit s’éteint automatiquement et la pleine propriété se reconstitue dans le patrimoine du nu-propriétaire sans nouvelle taxation ni formalité successorale. Cette réunion usufruit nue-propriété intervient de plein droit, sans que le nu-propriétaire n’ait à payer de droits de succession sur cette reconstitution.
Les démarches obligatoires pour donner une maison en gardant l’usufruit
La donation avec réserve d’usufruit exige impérativement le recours à un notaire. Aucune donation immobilière ne peut être effectuée par simple acte sous seing privé. Le notaire rédige l’acte notarié qui formalise juridiquement le démembrement de propriété, précise les droits et obligations de chaque partie, et vérifie que vous comprenez les conséquences de cet engagement irrévocable.
Une fois l’acte signé, le notaire procède à la publicité foncière en déposant l’acte au service de publicité foncière compétent. Cette formalité rend la donation opposable aux tiers et permet de modifier officiellement les registres immobiliers. Sans cette publication, la donation ne peut être invoquée face à d’éventuels créanciers ou acquéreurs.
Le notaire calcule ensuite les droits de donation dus au fisc selon le barème fiscal en vigueur et se charge de leur déclaration et paiement. Il établit également l’attestation de propriété qui servira de titre de propriété au nu-propriétaire.
Les frais de notaire comprennent les émoluments du notaire (rémunération réglementée), les droits et taxes (taxe de publicité foncière, contribution de sécurité immobilière), et les débours (sommes avancées pour votre compte). Pour une donation, comptez environ 2 à 3 % de la valeur totale du bien en frais de notaire, auxquels s’ajoutent les droits de donation calculés sur la valeur de la nue-propriété transmise.
Calcul des droits de donation : barème fiscal usufruit nue-propriété
Le calcul des droits de donation repose sur deux étapes successives : déterminer la valeur de la nue-propriété transmise selon l’article 669 du Code général des impôts, puis appliquer le barème des droits de donation après déduction des abattements.
Le barème fiscal usufruit nue-propriété fixe la répartition de la valeur du bien en fonction de l’âge de l’usufruitier au jour de la donation. Plus l’usufruitier est jeune, plus l’usufruit a de la valeur (espérance de vie longue), et donc moins la nue-propriété transmise représente une part importante.
Voici le barème applicable selon l’article 669 CGI :
- Moins de 21 ans révolus : usufruit 90 %, nue-propriété 10 %
- De 21 à 30 ans révolus : usufruit 80 %, nue-propriété 20 %
- De 31 à 40 ans révolus : usufruit 70 %, nue-propriété 30 %
- De 41 à 50 ans révolus : usufruit 60 %, nue-propriété 40 %
- De 51 à 60 ans révolus : usufruit 50 %, nue-propriété 50 %
- De 61 à 70 ans révolus : usufruit 40 %, nue-propriété 60 %
- De 71 à 80 ans révolus : usufruit 30 %, nue-propriété 70 %
- De 81 à 90 ans révolus : usufruit 20 %, nue-propriété 80 %
- Plus de 91 ans révolus : usufruit 10 %, nue-propriété 90 %
Exemple chiffré : vous avez 65 ans et donnez la nue-propriété d’une maison d’une valeur de 300 000 € à votre fils unique. Selon le barème, la nue-propriété représente 60 % de la valeur totale, soit 180 000 €. Vous bénéficiez d’un abattement de 100 000 € applicable entre parent et enfant tous les 15 ans. L’assiette taxable est donc de 80 000 €. Les droits de donation en ligne directe s’élèvent à 5 % jusqu’à 8 072 €, puis 10 % jusqu’à 12 109 €, puis 15 % jusqu’à 15 932 €, puis 20 % au-delà. Dans ce cas, les droits s’élèveraient à environ 11 194 €.
Il n’existe pas de simulateur barème usufruit officiel fourni par l’administration fiscale, mais de nombreux notaires et sites spécialisés proposent des calculateurs en ligne permettant d’estimer rapidement la répartition usufruit nue-propriété selon votre âge.
Les abattements fiscaux constituent un levier d’optimisation important. Entre parent et enfant, chaque parent peut transmettre jusqu’à 100 000 € par enfant tous les 15 ans sans droits de donation. Ce montant se reconstitue automatiquement après cette période, permettant des donations successives optimisées fiscalement.
Droits et obligations : qui paie quoi entre usufruitier et nu-propriétaire
La répartition des charges et obligations entre usufruitier et nu-propriétaire obéit à des règles précises fixées par le Code civil. Cette distinction est fondamentale pour éviter les conflits et bien comprendre vos responsabilités respectives.
| Nature de la charge | Usufruitier | Nu-propriétaire | Précisions |
|---|---|---|---|
| Taxe foncière | ✓ Totalité | — | Charge annuelle intégrale à l’usufruitier |
| Entretien courant et réparations d’entretien | ✓ | — | Ravalement, peinture, petites réparations |
| Grosses réparations (murs porteurs, toiture, fondations) | — | ✓ | Travaux structurels importants |
| Assurance habitation | ✓ | Recommandée | L’usufruitier doit assurer, le nu-propriétaire peut souscrire une garantie propriétaire non occupant |
L’usufruitier supporte toutes les charges d’entretien courant : chauffage, électricité, petites réparations, remplacement d’équipements vétustes (chaudière, fenêtres), ravalement de façade. Il paie également la totalité de la taxe foncière, charge annuelle incompressible qui peut représenter plusieurs milliers d’euros selon la valeur du bien.
Les grosses réparations restent à la charge exclusive du nu-propriétaire. L’article 606 du Code civil définit les grosses réparations comme celles concernant les gros murs et les voûtes, le rétablissement des poutres et des couvertures entières, ainsi que les digues et murs de soutènement et de clôture. Concrètement, il s’agit de travaux touchant la structure du bâtiment : réfection complète de la toiture, reprise des fondations, reconstruction d’un mur porteur.
Cette distinction peut créer des tensions. Si des travaux de toiture sont nécessaires, le nu-propriétaire doit les financer alors qu’il ne jouit pas du bien. À l’inverse, l’usufruitier peut rechigner à entretenir correctement un bien dont il ne sera jamais pleinement propriétaire. Une rédaction précise de l’acte notarié, prévoyant éventuellement des aménagements conventionnels, permet d’anticiper ces situations.
L’usufruitier ne peut ni vendre seul le bien ni le modifier substantiellement sans l’accord du nu-propriétaire. Il doit user du bien « en bon père de famille », c’est-à-dire l’entretenir correctement et ne pas le détériorer.
Vendre une maison donnée en nue-propriété : accord obligatoire et répartition du prix
La vente d’un bien démembré nécessite impérativement l’accord conjoint de l’usufruitier et du nu-propriétaire. Ni l’un ni l’autre ne peut vendre seul puisque aucun ne détient la pleine propriété. Cette règle protège les deux parties mais peut compliquer une éventuelle revente.
Lorsque les deux parties s’accordent pour vendre, elles cèdent ensemble la pleine propriété reconstituée à l’acquéreur. Le prix de vente total est ensuite réparti entre l’usufruitier et le nu-propriétaire selon le barème fiscal usufruit nue-propriété en vigueur au jour de la vente, en fonction de l’âge de l’usufruitier à cette date.
Exemple concret : la maison donnée alors que l’usufruitier avait 65 ans est revendue 5 ans plus tard pour 320 000 €. L’usufruitier a désormais 70 ans. Selon le barème, l’usufruit représente 40 % et la nue-propriété 60 %. L’usufruitier recevra 128 000 € (40 % du prix) et le nu-propriétaire 192 000 € (60 %).
Cette répartition peut surprendre le nu-propriétaire qui constate que « son » bien rapporte moins que la valeur totale, mais elle respecte strictement la logique du démembrement : chacun reçoit la valeur de son droit réel.
Attention aux conséquences fiscales. Pour l’usufruitier, la vente de l’usufruit peut générer une plus-value immobilière taxable si le bien n’était pas sa résidence principale. Pour le nu-propriétaire, la plus-value est calculée en comparant le prix de vente de la nue-propriété (60 % dans notre exemple) avec le prix d’acquisition de la nue-propriété lors de la donation.
En pratique, si vous envisagez de vendre à court ou moyen terme, la donation avec réserve d’usufruit n’est pas la stratégie optimale. Elle se justifie pleinement dans une logique de transmission à long terme, où l’usufruitier conserve l’usage du bien jusqu’à son décès.
Que se passe-t-il au décès de l’usufruitier
Au décès de l’usufruitier, l’usufruit s’éteint automatiquement par l’effet de la loi. Le nu-propriétaire devient alors pleinement propriétaire sans aucune démarche particulière. Cette réunion de l’usufruit et de la nue-propriété intervient de plein droit, gratuitement et sans taxation supplémentaire.
C’est l’un des avantages majeurs de cette technique : le bien sort définitivement de la succession de l’usufruitier. Le nu-propriétaire n’a pas à payer de droits de succession sur la valeur de l’usufruit qui se réunit à sa nue-propriété. Il a déjà payé des droits de donation lors de la transmission initiale de la nue-propriété, et c’est terminé.
Pour officialiser cette reconstitution de la pleine propriété, le nu-propriétaire devra simplement faire établir par le notaire une attestation de propriété mentionnant le décès de l’usufruitier. Cette attestation lui servira de titre de propriété complet et sera publiée au service de publicité foncière. Les frais de cette formalité restent très modestes, généralement quelques centaines d’euros.
Si plusieurs biens ont été donnés en nue-propriété, chacun fera l’objet d’une attestation distincte. Le nu-propriétaire devient libre de disposer pleinement du bien : l’habiter, le louer, le vendre sans avoir besoin de l’accord de quiconque.
Cette transmission « en deux temps » (donation de la nue-propriété du vivant, puis réunion automatique au décès) permet d’optimiser considérablement la fiscalité successorale, surtout lorsque le patrimoine global dépasse les abattements applicables en ligne directe. C’est pourquoi la donation avec réserve d’usufruit reste l’un des outils les plus utilisés en planification successorale.
Les pièges à éviter dans une donation nue-propriété
Certaines erreurs peuvent compromettre l’intérêt d’une donation avec réserve d’usufruit ou créer des situations conflictuelles. Le premier piège consiste à donner trop tôt, lorsque vous avez encore besoin de liquidités. Une donation est irrévocable : vous ne pourrez plus vendre le bien seul pour financer votre retraite ou des frais de santé. Assurez-vous de conserver d’autres actifs liquides suffisants.
Le deuxième piège touche à l’égalité entre enfants. Si vous donnez la nue-propriété de votre résidence principale à un seul enfant, vous créez potentiellement un déséquilibre dans votre succession. Les autres enfants peuvent contester ce déséquilibre si vous n’avez pas prévu de compensation, sauf si la donation a été faite en avancement de part successorale et qu’un rapport successoral est prévu.
Le troisième piège concerne les travaux importants. Si des grosses réparations s’avèrent nécessaires, le nu-propriétaire peut refuser de les financer, estimant ne pas profiter du bien. Inversement, l’usufruitier peut laisser le bien se dégrader. L’acte notarié doit absolument prévoir ces situations, éventuellement en aménageant conventionnellement la répartition des charges.
Le quatrième piège porte sur l’occupation du bien. Si vous donnez la nue-propriété de votre résidence principale à vos enfants et que vous souhaitez ensuite aller vivre en maison de retraite, vous voudrez peut-être vendre pour financer cet hébergement. Or, la vente nécessite l’accord de vos enfants nu-propriétaires, qui peuvent avoir leurs propres intérêts. Anticipez ce scénario dans l’acte.
Enfin, méfiez-vous de la donation de la nue-propriété d’un bien loué. Vous conservez les loyers (fructus) mais devez supporter la taxe foncière et l’entretien. Si le bien nécessite des travaux importants ou que les loyers baissent, votre situation peut devenir défavorable alors que le nu-propriétaire profite de la valorisation du bien sans contrepartie immédiate.
Donation avec réserve d’usufruit : pour qui et dans quelles situations
Cette technique patrimoniale s’adresse prioritairement aux propriétaires de plus de 60 ans disposant d’un patrimoine immobilier significatif et souhaitant préparer leur succession tout en conservant leur train de vie. Elle est particulièrement pertinente si vous résidez dans votre bien et n’envisagez pas de déménagement à court terme, ou si vous percevez des revenus locatifs dont vous avez besoin.
La donation nue-propriété se justifie pleinement dans trois situations. Premièrement, lorsque votre patrimoine global dépasse largement les abattements fiscaux et que vous souhaitez réduire les droits de succession futurs. Deuxièmement, quand vous voulez sécuriser la transmission d’un bien spécifique (maison de famille, résidence principale) à un ou plusieurs enfants déterminés. Troisièmement, si vous craignez une requalification en donation déguisée lors d’une vente avec réserve d’usufruit à vos enfants.
En revanche, cette stratégie est déconseillée si vous êtes relativement jeune (moins de 60 ans), car la nue-propriété transmise aura une faible valeur fiscale et mobilisera inutilement vos abattements pour un effet limité. Elle est également inadaptée si vous risquez d’avoir besoin de vendre le bien pour financer votre retraite ou votre dépendance, ou si vos relations avec vos enfants sont conflictuelles et que vous redoutez des blocages futurs.
Avant de vous engager, consultez systématiquement un notaire qui analysera votre situation patrimoniale globale, vos objectifs de transmission, et vous proposera la stratégie la plus adaptée. La donation avec réserve d’usufruit n’est qu’un outil parmi d’autres : donation en pleine propriété, donation-partage, donation graduelle ou résiduelle peuvent être plus appropriées selon vos besoins spécifiques.


